Qui a peur des demandeurs d’asile ?

Qui a peur des réfugiés ?

Nous avons tous entendu parler d’eux mais, un peu comme s’il s’agissait d’une nouveauté exotique, ceux qui en ont rencontré un sont rares. Nous croyons savoir à peu près distinguer un migrant d’un demandeur d’asile, d’un réfugié, d’un déplacé, ou pouvoir répondre « Syrie » à la plupart des questions pour avoir bon ; mais entre les chiffres sur les sauvetages en Mer Egée et la polémique autour de la Jungle de Calais, que connaissons-nous réellement ? Faisons un peu de clarté sur ces millions de personnes très médiatisées, mais dans les faits relativement méconnues.

« Sequel » historique des invasions barbares ?

Ils sont plus nombreux que les habitants du Monténégro. S’ils vivaient tous dans la même ville, celle-ci aurait à peu près la même population qu’Helsinki. S’ils voulaient tous regarder un match de foot, il faudrait 8 stades de France pour les accueillir : en 2014, 625 000 personnes ont demandé l’asile dans un pays de l’UE. Certes, il s’agit du plus important mouvement migratoire depuis la seconde guerre mondiale. Cependant, on est loin de l’invasion : en proportion par rapport à leur population, la Suède, mais aussi le Monténégro, la Hongrie et l’Autriche dépassent largement la France (59030 demandes en 2014, soit pas moins d’une personne pour 1000 habitants ; c’est un peu comme si tous les étudiants de Paris III et Paris I demandaient l’asile: ça fait du monde pour les inviter à une soirée, mais pas à l’échelle nationale). D’ailleurs, entre 2013 et 2014, l’hexagone est le seul de ces pays à avoir vu le nombre de ses demandes baisser (-5%), alors que l’Italie les a vues augmenter de 143%.

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Infographie basée sur un échantillon

Refugee or not refugee ? Le demandeur d’asile (DA) est un migrant qui souhaite obtenir le statut de réfugié, et donc l’octroi d’un titre de séjour, dans un pays étranger. Cette catégorie de personnes inclut tous ceux qui craignent « avec raison » d’être persécutées dans leur pays d’origine, peu importe d’où ils viennent. Selon cette définition, je peux être ressortissant d’un pays où un conflit armé est en cours, mais voir ma demande d’asile rejetée parce que je n’ai pas la preuve tangible que ma vie est directement menacée (si l’on a bombardé tout le pays mais non pas ma ville ou mon quartier, par exemple); ou alors je peux faire une demande d’asile même si je viens d’un pays « sûr » comme l’Inde ou le Kosovo, si j’ai été persécuté en raison de mon orientation sexuelle, ou de mes opinions politiques. On peut également déposer une demande d’asile sous prétexte de violation des droits fondamentaux à travers des pratiques qui sont traditionnelles et donc parfaitement acceptées dans le pays en question (par exemple l’excision féminine ou le mariage forcé en Guinée-Conakry). Donc non, ils ne fuient pas tous Alep ou Damas : surtout en France, où les Erythréens et les Soudanais, entre autres, sont bien plus représentés que les Syriens.

L’Europe « El Dorado » : un grand nombre de personnes essaye donc de rejoindre le Vieux Continent en quête d’un avenir meilleur. Ni le danger, ni l’hiver n’ont empêché plus de 43921 réfugiés d’emprunter la route maritime qui les a fait débarquer en Grèce, dans le seul mois de janvier de cette année. Mais on oublie souvent que le gros des mouvements migratoires massifs se fait à l’intérieur d’un même pays ou vers les Etats frontaliers : les déplacés du monde demeurent donc pour la plupart légalement sous leur gouvernement national, qui est parfois la cause même de leur fuite (avant le conflit en Syrie, qui compte aujourd’hui le majeur taux / le taux le plus élevé de déplacés internes de la planète, ce malheureux primat revenait à… la Colombie). En accord avec cette tendance, la Turquie, le Liban, le Pakistan, l’Iran et la Jordanie accueillent chacun plus de réfugiés que l’UE toute entière. À titre de confrontation, il faut se rappeler que le Royaume-Uni s’engageait à faire rentrer sur son territoire 20.000 demandeurs d’asile en 5 ans, alors que le Liban en a accueilli plus d’un million en 1 seule année.

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Infographie basée sur un échantillon

Crainte « avec raison » : le nerf de la guerre. En France, les préfectures délivrent au demandeur d’asile un formulaire de l’Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides (Ofpra), au bout d’environ 6 mois d’attente (en théorie) pendant lesquels il n’est pas logé, il ne reçoit pas d’allocations, il n’a pas le droit de travailler ou d’étudier. Quand il arrive à avoir ce formulaire, il doit rédiger un récit, en français, en exposant les raisons de sa demande. En effet, comme nous l’avons mentionné, le demandeur doit prouver qu’il rentre dans la catégorie des « refugiés », distincte des « migrants économiques » ou « touristes sociaux » (appellation variables selon votre appartenance politique), c’est-à-dire qu’il doit convaincre le jury qu’il craint « avec raison » d’être persécuté dans son pays d’origine. Suit un entretien à l’Ofpra, qui prend alors une décision : on conseille globalement au DA de parler à cette occasion dans sa langue natale car, pendant l’entretien, la personne doit décrire de façon très précise les mauvais traitements qu’elle a soi-disant expérimentés; on lui demande également de fournir des noms et de décrire les lieux de son histoire. De plus, les expériences de voyage au bord des bateaux ou à travers les Balkans, les péripéties pour arriver jusqu’au pays d’accueil ne comptent en rien pour la procédure, pour terribles qu’elles soient : seulement les conditions de vie dans le pays d’origine du DA sont prises en compte.

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Infographie basée sur un échantillon

Si vous ne vous êtes pas endormis au bout de cet article et que vous êtes en train de penser « c’est grave, mais moi, je n’y peux rien ! », voici quelques pistes de bonnes résolutions pour 2016 :

– Au lieu de vous inscrire à la gym, allez jouer au foot ou faire une balade avec un demandeur d’asile : l’association Réfugiés Bienvenue (http://refugiesbienvenue.com/) recrute des bénévoles pour « parrainer » des DA qui sont déjà logés et suivis dans leur démarches administratives ; en gros, qui ont juste besoin d’un ami avec lequel pratiquer leur français et sortir de leur isolement. Des activités de groupe sont également organisées.

– SINGA recherche également des « buddies » pour accompagner des réfugiés statuaires uniquement, sous plusieurs formes qui varient de l’aide à la rédaction d’un CV, au soutien pour la création d’une entreprise, d’une association, d’un projet artistique… (http://singa.fr/rejoignez-nous/)

– Si vous avez vocation à enseigner le français, et notamment si vous parlez anglais et/ou arabe, inscrivez-vous sur le groupe « Bienvenue chez toi – Ateliers de Français pour demandeurs d’asile » sur Facebook (ou à cette mailing list pour participer et recevoir des infos : ateliersfrancaisrefugies@googlegroups.com); la communauté est toujours en quête de nouveaux bénévoles pour dispenser des cours dans plusieurs centres d’accueil d’Île-de-France (attention, les centres dans Paris intra-muros sont rares).

Par Béatrice Chioccioli

4 pensées sur “Qui a peur des demandeurs d’asile ?

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