En Corée du Nord, le travail forcé comme instrument du pouvoir

Le gouffre entre les valeurs européennes et la Corée du Nord est si grand qu’il semble difficile d’imaginer qu’au cœur de l’UE, des travailleurs nord-coréens sont exploités dans le cadre d’une institutionnalisation du travail forcé.

État le plus fermé au monde, encore au centre des attentions ces derniers jours en raison de quatre tirs de missiles, dont trois ont fini leurs courses près des côtes japonaises, la Corée du Nord alimente tous les fantasmes. L’existence de camps de travail n’en est pas un. Sur tout le territoire, ces prisons plongent une population déjà misérable dans la peur la plus totale.
Ce travail forcé constitue un réel instrument du pouvoir : inspirer la terreur au sein de ses frontières hermétiques, mais également se constituer de précieuses réserves de devises en envoyant certains de leurs ressortissants à l’étranger, notamment en Europe où des scandales ont à plusieurs reprises éclaté ces derniers mois.

Le travail forcé, partie intégrante du régime nord-coréen

« Le gouvernement recourt de manière systématique et généralisée au travail forcé de simples citoyens et de prisonniers afin de soutenir l’économie du pays et de mieux contrôler la population. Ces pratiques abusives constituent un élément central de la stratégie du gouvernement pour se maintenir au pouvoir », c’est en ces mots que Human Rights Watch décrivait la situation des travailleurs en Corée du Nord en octobre 2015. Un an plus tôt, la Commission d’enquêtes des Nations Unies publiait un rapport indiquant que ces pratiques relevaient de crimes contre l’humanité. Toujours selon ce rapport, près de 120 000 prisonniers se trouveraient au sein de camps de travail. Situés au nord du pays, dans ce qu’on appelle la « zone de contrôle total », ces camps qui seraient au nombre de quatre, rappellent l’horreur des goulags soviétiques du siècle dernier.

C’est en réalité toute une population qui se trouve sous la coupe de l’idéologie du Juche, développée par le premier dirigeant nord-coréen, Kim-Il sung, et qui définit la politique autocratique du pays basée sur une société sans classe où le pouvoir a pour vocation de diriger l’existence des citoyens. Bien souvent, il demeure impossible de choisir sa propre activité dans un État qui dirige la destinée entière de ses travailleurs. Ce contrôle impitoyable se prolonge jusqu’aux membres de la famille des personnes jugées dangereuses pour le régime. Les témoignages de fugitifs nord-coréens confirmant la présence d’enfants en très bas âge vivant dans ces lieux sont de plus en plus nombreux. A ce titre, la Corée du Nord fait partie de ces quelques pays n’ayant pas adhéré à l’Organisation internationale du travail qui interdit toute forme de travail forcé.

Des « esclaves » pourvoyeurs de devises étrangères

Peu nombreux sont les Nord-coréens à pouvoir franchir les frontières du pays. Outre les diplomates, des travailleurs surexploités ont aussi la possibilité de le faire. La plupart du temps dans le secret le plus total et l’indifférence générale.
Le régime, frappé à plusieurs reprises ces dernières années par de sévères sanctions économiques en raison de ses activités nucléaires, est aussi fragilisé depuis peu par la Chine, principal partenaire commercial, qui s’est enfin décidée à agir en cessant d’importer du charbon nord-coréen pour l’année à venir. Face à cette situation, l’envoi de citoyens nord-coréens à l’étranger est devenu l’un des moyens les plus sûrs d’obtenir des devises étrangères, mais surtout de rapporter de l’argent au pays. Une pratique qui prend une ampleur croissante puisque le nombre de ces travailleurs a doublé depuis l’arrivée au pouvoir du dernier dirigeant, Kim Jong-un, en 2012.

L’Europe se trouve au cœur de ce scandale qui concernerait près de 50 000 Nord-coréens aujourd’hui sur la planète. Ces « esclaves » modernes sont envoyés sur des chantiers navals, dans des fermes, notamment polonaises et maltaises, peu regardantes sur l’origine de la main-d’œuvre. En plus de se voir confisquer leur passeport et de ne posséder aucun contrat de travail, ils ne touchent qu’une part infime de leur rémunération. Le reste, envoyé en Corée du Nord, rapporterait près de 14 millions d’euros par an au régime rien que pour la seule Pologne. La somme monte à près de deux milliards d’euros si l’on compte les ouvriers répartis sur l’ensemble du globe, selon le rapporteur spécial sur les droits de l’Homme en Corée du Nord pour les Nations-Unies. Des ouvriers dévoués entièrement au régime et dont l’une des conditions au départ est d’avoir une famille sur qui pourrait s’abattre des représailles en cas de désertion.

Plus que cette présence, c’est le silence de l’Union européenne qui préoccupe face à ce qui n’est rien d’autre que de la complicité de travail forcé de la part de pays européens. En 2015, après avoir été sollicitée par des députés européens, la Commission avait prétexté n’être au courant de rien…

Corentin Gorin

Ex-rédacteur en chef d'Eurosorbonne.

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