Crises au Yémen : quel rôle pour l’Union Européenne ?

La semaine dernière, l’Arabie saoudite installait un blocus économique au Yémen suite au tir d’un missile balistique des rebelles houthistes vers Riyad. S’il pose problème pour l’acheminement des aides humanitaires et sanitaires internationales, cet embargo est également le symbole et l’aboutissement des différentes crises qui traversent le Yémen depuis 2014.

La République du Yémen est le théâtre de nombreux conflits : à l’échelle locale les forces militaires affrontent le mouvement révolutionnaire houthiste qui s’est emparé du pays ; à l’échelle régionale où la coalition menée par l’Arabie saoudite, soutient le président Abd Rabbo Mansour Hadi. Enfin, l’état déjà catastrophique de la République du Yémen est amplifié par une crise sanitaire et humanitaire, où choléra et famine se veulent être les tristes portes paroles de la gravité de la situation yéménite sur la scène internationale. En effet, pour le président du Comité International de la Croix Rouge, Peter Maurer : « Le choléra a montré la gravité profonde de la situation au Yémen. Et c’est une maladie qui met en évidence beaucoup d’autres aspects de la crise ».

Alors qu’en est-il de l’aide internationale et européenne ? Comment l’Union Européenne et les Nations Unies se comportent-t-ils face à la crise humanitaire, sanitaire mais aussi politique qui dévastent le pays ?

Entre chiisme et sunnisme : la division yéménite

En 2011, dans le contexte des Printemps arabes, la rébellion houthiste déclenche le départ de celui qui a gouverné le Yémen pendant plus de 30 ans : Ali Abdallah Saleh. Le mouvement chiite houthi est formé 4 ans après la création de la République du Yémen en 1990, par Hussein Al-Houthi et ses frères. Les deux principales revendications de ce mouvement : l’indépendance de la région Nord-Ouest du pays et lutter contre la marginalisation de la province par le gouvernement, alors Etat indépendant de 1962 jusqu’à la formation de la Répubique du Yémen en 1990. C’est le vice-président Abd Rabbo Mansour Hadi qui succède à Abdallah Saleh en février 2012, reprenant en main la rédaction de la nouvelle Constitution et le découpage fédéral du pays en six régions. La politique yéménite ne satisfaisant pas leurs intérêts, les houthistes entament l’offensive en 2014, s’emparent de la capitale Sanaa et accèdent au pouvoir en janvier 2015, déclenchant ainsi deux mois plus tard, l’exil du président en Arabie saoudite.

En réaction, Riyad installe une coalition de neuf états arabes parmi lesquels : le Soudan, l’Egypte, le Maroc, la Jordanie, le Koweït, le Bahreïn, le Qatar et les Émirats arabes unies. Outre l’alliance qui allie le Yémen et l’Arabie saoudite, c’est surtout l’opposition entre chiites et sunnites qui justifie cette coalition. En effet, cette dernière permet à la fois à l’Arabie Saoudite de contrôler ses frontières Sud mais aussi et surtout d’endiguer l’influence chiite iranienne, jugée coupable de soutenir la rébellion houthiste -elle aussi chiite.

Le Yémen se trouve donc dans un conflit à double échelle, opposant au niveau régional l’Arabie saoudite et l’Iran ; le sunnisme et le chiisme. Suite à l’alliance entre les houthistes et les unités militaires fidèles à l’ancien président Ali Abdallah Saleh, les forces gouvernementales ont été évincées de la capitale, de Sanaa, faisant d’Aden leur nouvelle capitale.

Cela fait deux ans déjà que l’ONU dénonce les crimes de guerres commis par les deux partis. L’Arabie saoudite a déjà causé la mort de près de 683 enfants, un constat jugé « inacceptable » selon l’ONU.

Choléra et famine ; l’aide indispensable de la communauté internationale

Si le nombre de victimes civiles et enfantines inquiète la scène internationale depuis 2015, l’évolution croissante de la famine et l’apparition du choléra ne font qu’amplifier ses inquiétudes.
Depuis avril dernier, 2 000 yéménites ont succombé au choléra. Aujourd’hui, on compte un million de cas de choléra et 7 millions de personnes au bord de la famine.

Les structures hospitalières, ravagées par la guerre et les bombardements, rendent l’aide internationale et européenne indispensable sinon vitale. Selon le Bureau de la Coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), près de 11 millions d’enfants yéménites auraient besoin d’une assistance humanitaire. Pour le secrétaire général adjoint aux affaires humanitaires de l’ONU, Mark Lowcock, le constat est similaire : « Ce sera la plus grande famine à laquelle le monde assistera depuis des décennies avec des millions de victimes ».

Pour pallier à cette crise sanitaire et humanitaire, l’Union Européenne prévoyait en 2014 de : « tripler son aide financière à destination du Yémen dans son prochain programme-cadre financier pluriannuel. Le pays devrait recevoir environ 60 millions d’euros chaque année en provenance de l’UE entre 2014 et 2020 ».

L’Union européenne est l’un des plus grands donateurs au monde en matière d’aide humanitaire. L’Office d’aide humanitaire (ECHO), dépendant de la Commission européenne et créé en 1992 est doté chaque année d’un budget d’environ un milliard d’euros. Dépourvu de personnel et d’équipement, cet organisme ne fournit pas directement l’aide aux pays nécessiteux mais fonctionne sur une base de partenariats avec près de 200 organismes dont les Nations Unies et la Croix-Rouge. Voté en 2013, le budget accordé au Yémen était de 70 millions d’euros -contre 182 millions d’euros pour le Soudan du Sud.

Mais, face à l’épidémie de choléra, l’Union Européenne a intensifié son aide au Yémen de 5 millions d’euros. A ce propos, Christos Stylianides, commissaire européen à l’aide humanitaire et la gestion des crises déclare : « L’épidémie de choléra au Yémen a continué de se propager de façon spectaculaire ces dernières semaines et appelle à une action urgente. L’Union européenne a donc décidé de renforcer son aide afin de permettre à ses partenaires humanitaires de rapidement intensifier leurs moyens de traitement des personnes contaminées et ainsi sauver des vies au Yémen ».

Malgré l’intervention internationale, la situation sanitaire et humanitaire reste déplorable et n’est pas facilitée par l’Arabie saoudite qui, en guerre contre les houthistes yéménites, a instauré un embargo depuis le début de la semaine.

L’embargo saoudien : quelle réaction internationale ?

Si la scène internationale déplore et dénonce les victimes des affrontements yéménites et soutient le pays par des aides humanitaires et sanitaires, l’embargo mené par l’Arabie saoudite change totalement la donne dès lors qu’elle nécessite une intervention et une prise de position radicale de la part de l’ONU et de l’Union européenne. En effet, consciente plus que jamais de la situation de crise dans laquelle se trouve le Yémen, la réaction internationale face à cet embargo est vive et radicale.

Le blocus saoudien a été décidé suite à un tir de missile balistique lancé par les rebelles houthistes visant Riyad le 6 novembre dernier. D’après les Nations Unies, ce blocus risque de causer des millions de morts du côté yéménite.

En effet, sur une population de 27 millions d’habitants, 21 millions de yéménites ont besoin d’aide humanitaire, alors que 7 millions de personne sont déclarées au bord de la famine. Le Conseil de Sécurité de l’ONU a appelé l’Arabie-Saoudite à interrompre le blocus. Pour les spécialistes, la catastrophe humanitaire annoncée depuis des mois est cette fois-ci imminente. L’accès aux ports, aux aéroports et l’accès terrestre ont été rendu impossibles, même pour les mille deux cents tonnes de cargaisons de nourriture et de matériels médicaux des Nations-Unies, bloquées au sol depuis trois jours entre Djibouti et le Yémen. Pour François Frison Roche, chercheur au CNRS et spécialiste du Yémen, l’embargo est directement meurtrier dès lors que le pays, n’étant pas autosuffisant, devait importé déjà avant la guerre près de 90% de sa nourriture.

Face à l’urgence de la situation, la réaction internationale a été immédiate. Le mercredi 8 novembre, les 15 membres du Conseil de sécurité se sont réunis au sujet de la question humanitaire, contrariée par l’embargo. Dans la même dynamique, Mark Lowcock demande au Conseil de faire pression à l’Arabie-Saoudite pour la réouverture des aéroports de la ville de Sanaa (sous contrôle houthiste) et d’Aden (sous contrôle du président Hadi).

Parallèlement à la prise de position internationale, l’Union Européenne s’est également prononcée sur la question le 11 novembre 2017 par un communiqué de presse, rédigé par le commissaire Christos Stylianides, chargé de l’Aide humanitaire et de la Gestion de crise. A cette occasion, la situation yéménite a été reconnue comme la plus grande crise humanitaire mondiale et l’Union Européenne exhorte (« a exhorté ») la coalition arabique d’assurer la reprise immédiate des vols et des activités de l’ONU dans les ports de Hodeida et de Saleef ainsi que l’ouverture des frontières terrestres pour l’aide humanitaire et les produits commerciaux de base.

Alors que la scène internationale semble unie face à la question yéménite, Olivier Da Lage, journaliste à RFI, spécialiste de la péninsule arabique met le doigt sur une zone d’ombre. En effet, il rappelle que les bombardements de la Coalition Saoudienne sont faits avec des armements français, britanniques et étasuniens sans qu’aucun débats politique dans ces trois pays ne soit déclenchés.

Aussi, à la fin de son mandat, le secrétaire général Ban-Ki-Moon avait décidé de placer l’Arabie-Saoudite sur la liste noire des pays violant le droit des enfants avant de se rétracter. Riyad, très important donateur pour l’agence d’aide aux réfugiés en Palestine et pour le centre de contre-terrorisme, targuait l’ONU de retirer cet appui financier.

Un dilemme laissé à son successeur Antonio Guterres qui oscille entre se priver du soutien politique et financier saoudien ou négliger les réglementations onusiennes des droits de l’Homme.

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