Cinéma : Ken Loach, l’ubérisation, et les politiques européennes

Bâtir une Europe sociale : voilà le prochain défi de la construction européenne. Peut-elle légiférer sur les travailleurs « ubérisés » en Europe ?  À l’occasion de l’avant-première de Sorry we missed you, le dernier film de Ken Loach, 850 personnes se sont déplacées ce mardi 15 octobre à l’UGC Normandie, pour assister à la projection suivie d’un débat en compagnie des réalisateur et scénariste, et de collectifs de mouvements sociaux, syndicalistes et de la société civile. Le thème, brûlant d’actualité : la condition des travailleurs en Europe. Un article signé Manon Dubois. 

Travailleurs « ubérisés » : une plateforme à double tranchant

Pour Karim Amellal, enseignant à Science Po, l’ubérisation permet certes une embauche plus facile, mais cette embauche précarise dans le même temps les travailleurs : « Ce phénomène communément appelé l’« ubérisation » consiste en la mise en relation, par des plates-formes numériques, de clients avec des travailleurs qui nourrissent ces plates-formes de leur force de travail : chauffeurs privés, livreurs de repas à vélo, chargeurs de trottinettes électriques, etc. Cette « économie de plates-formes » a souvent recours à des autoentrepreneurs : des travailleurs qui ne sont pas salariés et n’ont donc pas de contrat de travail. Cela signifie qu’ils n’ont pas d’assurance-chômage, pas de congés payés, pas de congés maladie, pas de salaire minimum, pas de syndicats. Ils cotisent pour une retraite au rabais et n’ont aucune sécurité de l’emploi. »

Pour nuancer, ce travail peut convenir en temps que complément de salaire pour des étudiants par exemple. Pourtant, pour Karim Amellal : « Les risques qu’endossent ces travailleurs « ubérisés » sont loin d’être compensés par leur rémunération, qui reste faible. Prenons l’exemple d’un chauffeur Uber qui travaille quarante heures par semaine. Il perçoit un chiffre d’affaires de 3 680 euros par mois, duquel il faut déduire les charges : la commission prélevée par Uber (la cotisation au régime social des indépendants, le coût de la voiture, etc.), lui reste un salaire net de 560 euros. S’il passe à soixante heures, il gagnera 1 320 euros net par mois – soit un salaire horaire de 5,50 euros, en deçà du taux horaire du smic (7,72 euros). » Retrouvez son interview complète, par Le Monde, ici.

Quels sont les outils de l’Union européenne pour une politique sociale ? 

La politique sociale n’est pas une compétence exclusive de l’Union européenne, elle reste sous la souveraineté des Etats membres. Cependant, afin de construire une politique sociale, L’UE parvient à contourner cette exclusivité par divers moyens : la législation tout d’abord, ou les recommandations. Par exemple, face aux enjeux liés à ces formes de travails atypique, le Parlement européen a voté, en avril 2019, en faveur d’une législation pour renforcer les droits des travailleurs notamment ceux concernés par les plateformes numériques. Approuvée par le Conseil trois mois plus tard, les États-membres de l’Union européenne disposeront de 3 ans pour appliquer la règlementation européenne au niveau de leur droit national. Pour le rapporteur Enrique Calvet Chambon, « cette directive constitue le premier pas de géant vers la mise en œuvre du pilier européen des droits sociaux ».

L’initiative citoyenne européenne (ICE) #NewRightsNow et de son co-fondateur Tugdual Le Lay, spécialement invité lors de la projection, vont justement plus loin. Il pose la question de la rémunération des travailleurs ubérisés, « Notre ICE qui vise à forcer la Commission européenne à s’attaquer au sujet d’un revenu minimum garanti. Mais au-delà, on souhaite instaurer un rapport de force politique et citoyen européens face à ces grandes multinationales. Nous sommes tous concernés et nous le sommes à travers toute l’Europe : les enjeux liés à l’automatisation, mais plus largement à la relation au travail ainsi qu’aux financements de nos systèmes de sécurité sociale en Europe soient anticipés si on ne veut pas se retrouver à les subir ».

Des propos confirmés par Ken Loach, qui souhaite s’attaquer à « la racine du problème » et pour qui « une transformation du paysage politique en Europe » est nécessaire pour protéger les biens communs, qu’ils soient sociaux ou environnementaux.  

Sorry We Missed You : le cinéma pour dénoncer la misère sociale

Selon le scénariste Paul Laverty, la vie des protagonistes et des travailleurs indépendants est due au néo-libéralisme thatchérien des années 1980. Mais cette critique, Laverty et Loach la généralise : elle concerne une condition sociale plus qu’à un métier, et toute l’Europe, plus que le seul cas britannique. Ainsi, plusieurs intervenants, à l’image de jeunes coursiers Deliveroo ou encore de femmes de ménage d’une grande chaîne hôtelière, se sont senti concernés par le message porté par le film. Ils se sont aussi reconnus dans le quotidien des personnages principaux : les horaires et conditions de travail, la pression du management ou encore la destruction de la vie familiale. De plus, Ken Loach et les intervenants ont tour à tour insisté sur la dimension collective et européenne des réponses à apporter pour lutter contre ce phénomène et ses conséquences.

Ce film poignant dépeint la vie de Ricky, Abby et leurs deux enfants à Newcastle. Elle est aide-soignante à domicile, alors qu’il enchaîne les jobs mal payés. Quand on lui propose de devenir son propre patron, il n’hésite pas et devient chauffeur-livreur. Par ce long métrage, Ken Loach dénonce l’hypocrisie d’un système qui donne à l’employé tous les inconvénients du salariat en plus de ceux de l’entreprenariat. Les conséquences humaines, sociales, économiques et familiales sont décrites de manière glaçante par le réalisateur. Un film ponctué par une standing ovation.

Pour aller plus loin

Qu’est-ce que le néo-libéralisme thatchérien ?

Qu’est-ce que la Ubérisation ?

Retrouvez l’Initiative Européenne sur Facebook.

Retrouvez ici, ici et ici les critiques du film.

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