Trente ans après la chute du Mur, une Allemagne définitivement réunifiée ?

Trente ans jour pour jour, le rideau de fer s’écroulait sous les coups des manifestants, avec une seule volonté : la réunification. Pourtant, l’atmosphère se fait pesante à l’approche du trentième anniversaire de la chute du Mur. Les espoirs nés de cette réunification sont bien éloignés de la réalité. Quelles sont les lignes de fractures entre l’Allemagne de l’Est et de l’Ouest ? Comment l’Europe a permis la réunification allemande ?

Nous remercions Max Willem Fricke, étudiant allemand à Paris 3, pour son précieux témoignage. Max a grandi à Francfort (ex-RFA) puis est parti à  Dresde (ex-RDA) pendant  4 ans pour y faire ses études.

Retour sur la chute du Mur de Berlin

Le 9 novembre 1989, le mur de la honte tombait. Construit en 1961, le Mur de Berlin faisait rempart aux idées libérales et démocratiques de l’Ouest. Un moyen efficace et drastique pour les soviétiques de préserver leur système à l’Est. Mais celui-ci céda, dans la nuit du 9 au 10 novembre, à la suite de nombreuses manifestations en République démocratique allemande (RDA) qui faisaient pression pour un système plus libéral. Symbole des affrontements Est-Ouest, sa disparition fut synonyme de liberté et de démocratisation pour les pays satellites de l’URSS. Le régime soviétique venait de s’écrouler et avec lui s’effondrait les dictatures en Europe de l’Est. Les équilibres géopolitiques étaient bouleversés.

L’union politique européenne par la réunification allemande

L’unification de l’Allemagne est étroitement liée à l’approfondissent de l’intégration européenne. Pourtant hostile à la réunification allemande, F.Mitterand déclare quelques jours après la chute du Mur que « la question allemande est une question européenne ». Une perspective qui effraie les dirigeants européens, mais qui semble être un moyen de garder le contrôle sur l’Allemagne et de renforcer le processus d’intégration européen. Le 3 octobre 1990, la RFA absorbe la RDA et devient la République fédérale d’Allemagne, dirigée par H.Kohl. Le destin de l’Allemagne réunifiée est lié à l’Europe mais également à la France. Effectivement, fin 1990, Mitterand et Kohl adressent une lettre au Conseil européen plaidant pour l’élaboration d’un traité d’union politique. L’idée est de créer une communauté basée sur l’intégration économique et sur la coopération politique, avec la possibilité d’y intégrer d’autres membres. Le fameux traité de Maastricht était né. Il est considéré comme le point éminent de la construction européenne. Les effets de la réunification ont permis à la Communauté européenne de muter, et l’Europe a conféré un socle économique et politique solide à la nouvelle Allemagne afin qu’elle puisse prospérer. 

Une Allemagne à deux vitesses

Qu’en est-il trente ans plus tard ? Les fractures sociales, économiques et psychologiques que connaissent l’Allemagne en 2019 cristallisent tout l’enjeu de la réunification d’octobre 1990. Le rideau de fer est, certes, tombé mais les inégalités entre l’Est et l’Ouest ont survécu jusqu’à s’ancrer dans les mentalités. Un sondage réalisé par l’Institut Allensbach montre qu’il existe toujours un sentiment d’appartenance à l’Est ou à l’Ouest. En effet, les Allemands de l’Est sont 71% à juger les « Wessis » méprisants, quand ces derniers estiment à 51% que les « Ossis » sont trop méfiants. Max remarque cette animosité dans son équipe de foot à Dresde : « Lors de mon premier entrainement, des blagues et des stéréotypes sur mon origine étaient fréquentes. » avant d’ajouter que ce sont ces idées préconçues et ces blagues qui ont permis une cohésion d’équipe. Un esprit d’équipe qu’il juge plus vivace à l’Est qu’à l’Ouest car il y sent « un esprit particulier, un attachement au sport et au partage que je ne connaissais pas à l’Ouest». En RDA, les jeunes étaient intégrés par le sport, une habitude culturelle qui se perpétue trente ans plus tard.

Des appréhensions qui se nourrissent d’un contexte social et économique inégalitaire. En effet, la plupart des foyers de l’Est dispose, en moyenne, d’un revenu inférieur à 17 800 euros par an en 2017, contre un revenu moyen de 23 700 euros pour les allemands de l’Ouest. Cette fracture économique entre les deux Allemagne influe inévitablement sur les comportements sociaux. Effectivement, l’une des principales revendications de l’Est, en 1989, était l’accès aux biens de consommations de l’Ouest. Pourtant en 2011, alors que 44,2% des allemands de l’Ouest possèdent une machine à laver, seulement 23,3% des habitants de l’Est en détiennent une. Max note également une nette différence du style vestimentaire entre l’Est et l’Ouest : « Il n’y a pas que les habitudes vestimentaires qui diffèrent mais aussi les coupes de cheveux, souvent plus colorées, ainsi qu’une forte présence de tatouages et de piercing ». Certes, l’Allemagne est réunifiée sur le plan territorial, pourtant que l’on vienne de l’Est ou de l’Ouest l’égalité des chances n’est pas la même. Et cette géographie sociale se constate dans les urnes. 

L’AfD progresse à l’Est

Le succès d’Alternative pour l’Allemagne (AfD), parti d’extrême droite xénophobe et eurosceptique, témoigne de ce malaise allemand. La fragile économie et le fort taux de chômage (entre 7,4% et 10,2% en 2017) de l’Allemagne de l’Est en font un lieu de prédilection pour ce parti populiste. Effectivement, les élections fédérales de 2017 ont provoqué un marasme politique. L’AfD devient le troisième parti politique avec 12,6% des suffrages et permettent à 94 députés d’entrer à l’Assemblée parlementaire. La géographie électorale est sans appel, l’AfD enregistre un score inédit en ex-RDA, entre 15 et 35% des votes, quand l’ex-RFA ne dépasse pas les 15% des suffrages exprimés. Le programme anti-migrants et xénophobe trouve un écho certain chez les habitants de l’ex-RDA, dont le travail sur la mémoire nazie reste inaccompli. Cette percée nationaliste s’explique également par la politique d’accueil menée par Angela Merkel depuis 2015 à la suite de la crise migratoire. 

Pourtant, l’ex-RDA est moins touchée par l’immigration que l’Ouest. Notre étudiant allemand a pu constater que lors des rencontres de foot « les personnes issues de l’immigration étaient rares ». A Dresde, Max fait notamment l’expérience des mouvements d’extrême droite qu’il dit ne « jamais avoir connu à l’Ouest ». Mais il rappelle toutefois que Dresde s’y est fermement opposé avec l’organisation de grandes manifestations. Le climat politique allemand est polarisé et dessine une Allemagne fracturée. Trente ans plus tard, la liesse et la liberté de la réunification laissent place au désarroi et au ressentiment.

L’Union européenne ne peut pas tout

L’élargissement européen est un échec pour ces pays qui ne souhaitent plus partager les valeurs démocratiques de l’Union. Cette rupture entre l’Est et l’Ouest est visible jusqu’à Budapest, c’est la conséquence d’une transition démocratique et économique précipitée. La soif de liberté laisse la place au repli identitaire, une haine attisée par les partis populistes au pouvoir dans les anciens pays communistes (Hongrie, République Tchèque, Autriche, Pologne). Cette poussée populiste fragilise et discrédite l’Union. La famille européenne se délite, l’Europe se divise renouant avec la vieille logique de bloc : l’Est contre l’Ouest, une « nouvelle forme de Guerre Froide » selon M.Gorbatchev.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *