L’édito

Article par Helena Sarkis

Liban, à l’aube des beaux jours 

Par où commencer, quand autour d’un café, amis et invités abordent, au beau milieu de leur débat politique mouvementé, le sujet du pays du cèdre? Libanais patriotique brandira son drapeau par fierté quand politiste baissera la tête en soupirant. Rien ne va plus au Liban. Tout va mal au point où nous pouvons nous demander si le vent a, rien qu’une fois, tourné en sa faveur. Pas évident d’apporter une réponse à cette question: bien que son histoire fasse du Liban une nation merveilleuse, le pays en lui-même, dans l’ère moderne, n’est que déceptions, sur surprises… sur déceptions.

En vient alors le moment où les “surprises” ne sont plus surprenantes; un moment où l’absence de président au pouvoir, la vague de choléra, les coupures de courants, le manque d’accès à l’eau potable et l’inflation ne surprennent plus, mais provoquent à la place, un long râle de fatigue de la part des citoyens, plus que fatigués de devoir constamment lutter dans un pays qui ne leur offre rien. 

Bien beau l’État Nation, le patriotisme et le sentiment d’appartenance propres aux pays démocratiques développés que sont les pays d’Occident, finalement, la protection des citoyens par l’État n’est pas atteignable partout. Même s’il est tentant d’évacuer la frustration quand on débat sur les pays du Proche-Orient, ne serait-il pas plus convainquant de retracer l’Histoire des pays qui nous sont chers, pour garder en souvenir le positif avant le négatif. Sur ce, petit état des lieux de la situation libanaise et de son histoire. 

 

Sans remonter jusqu’au temps des Phéniciens, au grand damne de mon papa et de tous les Libanais si fiers d’avoir comme ancêtres les inventeurs de l’alphabet, j’aimerais porter votre attention sur la petite histoire du Grand Liban. Nous voilà au XXème siècle, le protectorat français* est établi sur le Liban suite à la chute de l’Empire Ottoman. Aussi ironique que cela puisse paraître, la naissance du Liban tel qu’on le connaît aujourd’hui est profondément liée à la Première Guerre mondiale, à la famine (trait particulièrement redondant dans l’histoire de la région) ainsi qu’aux  conquêtes des empires coloniaux français et britanniques. La fièvre d’assoir au Proche-Orient des systèmes politiques occidentaux à travers les protectorats est ratifiée par les membres de la Société des Nations en 1920. De cet amour pour l’interprétation des valeurs européennes comme désirées et atteignables par l’ensemble du monde, naquit la ville aux portes de la mer qui servira de capitale au nouvel État libanais : Beyrouth. Et puisque mon rôle ici est de balancer mes propos, je ne jetterai pas seulement des fleurs à la France pour nous avoir offert Beyrouth comme capitale, mais aussi pour avoir permis la naissance du Liban, qui, sans elle, n’aurait probablement jamais existé que culturellement. Car le premier septembre 1920, le Général Gouraud proclama face aux libanais que “le jour que vos pères ont espéré en vain et que, plus heureux, vous verrez luire, approche”. En somme, la France offre “au pied de ces montagnes majestueuses” le “bienfait de la paix française” (ironique, au sortir de la Première Guerre mondiale, alors même que les morts de Verdun ne trouvaient qu’à peine le sommeil par le réconfort de l’armistice). 

De là naît le Grand Liban, pays pluri-confessionnel sous protectorat français jusqu’en 1943, marquez l’accent sur la pluri-confessionnalité du Liban qui fait l’originalité du pays non seulement car institutionnalisée à travers le système gouvernemental, mais aussi par son influence sur la culture et la richesse produite par la mixité. Trève de bla-bla sur la beauté du partage, revenons-en à l’Histoire, parce qu’au plus grand malheur des paresseux, comprendre la culture d’une nation passe quasi-obligatoirement par la compréhension de son passé.

Cependant, je ferai vite : 1943, indépendance libanaise, faisant du 22 novembre la fête nationale, suivie trois ans plus tard (seulement) du retrait des troupes françaises du pays. Passons le conflit israëlo-arabe et admirons plutôt la place de médiateur qu’a adopté le Liban pendant la fondation du panarabisme de Nasser. Nation en plein essor économique et dont le dirigeant, Fouad Chehab, prenait part intégrante aux dialogues politiques de la région proche-orient : le Liban semble vivre son petit moment de gloire. 

Mais boum! Rien ne dure bien longtemps au pays de la Manouché. 1961, coup d’État du parti social nationaliste syrien. 1967, répression en Jordanie durant le “Septembre noir”, l’armée libanaise peine à gérer l’afflu dans les camps de réfugiés…1975, début de la guerre civile libanaise.

 

En ma qualité d’autrice je décide d’introduire une vague d’émotions dans mon récit en rapportant ici la parole de mon père. Mais d’abord, remettons en contexte : le Liban comme je l’ai dit précédemment est un pays pluri-confessionnel. Dix-huit communautés cohabitent dans la joie et la bonne humeur au sein d’un tout petit État de la taille de la Corse. Vous l’imaginez, entre la corruption, les conflits régionaux, la vague d’immigration palestinienne et les tensions liées aux inégalités communautaires, tout allait pour le mieux. En somme, le Liban en 1975 était un nid à conflits, une sorte de version immense d’un débat télévisé où personne ne s’écoute, et à la fin, le plateau explose. 

D’un côté les nationalistes chrétiens, de l’autre les musulmans pro-palestiniens, la guerre s’enlise en 1976 puis 1982 suites aux interventions syriennes et israéliennes. La guerre du Liban prend fin en 1990 suite à l’accord de Taëf*, laissant derrière elle une génération profondément marquée par une enfance bercée par les sifflements des obus. Une division sociale et politique systémique qui, finalement, est entrée dans les consciences à travers l’école: “j’étais souvent le plus jeune de ma classe à l’école, et quand, les jours de grandes tensions les professeurs manquaient à l’appel, nous étions mélangés aux plus grands, parfois même les collégiens. Ces derniers avaient beaucoup plus conscience des enjeux politiques de l’époque. Une fois, on m’a assis au fond de la classe, parmi des élèves plus âgés. Ils ont lancé un pari entre eux : qui avait le courage de dessiner le symbole d’un parti politique sur la semelle de sa chaussure? Alors, bien sûr, personne ne voulait le faire. Ils m’ont demandé si je pouvais et parce que je ne comprenais pas, je l’ai fait. De là j’ai réalisé l’intrusion des symboles de la guerre et des partis politiques au sein des établissements scolaires”. Dans ce contexte, un professeur, dans le rôle qu’on lui attribue aujourd’hui, aurait expliqué à l’enfant l’ensemble des dimensions se cachant derrière un simple dessin. Malheureusement, il n’est pas toujours facile de transmettre une éducation neutre en temps de guerre, alors, le professeur a préféré s’abaisser à l’humiliation pour le punir, “C’est quelque chose que j’ai gardé pour moi parce que je me sentais coupable de mon acte, sans pour autant le comprendre. En fait, le professeur avait perdu son rôle de garde-fou”. 

Dans les enfants, l’espoir d’un futur repose : son élaboration passe au travers de la construction d’un sentiment national propre à chaque futur citoyen. Cette notion indispensable à la création de la patrie est dépendante d’une unité dans la population, cependant mon interlocuteur affirme que “libanais ne voulait pas dire la même chose pour tout le monde, chacun avait sa propre définition du terme. Tout le monde aimait le Liban mais sans pour autant avoir une idée commune de ce qu’il était. L’identité libanaise est très complexe parce que le pays est varié culturellement et religieusement, il a fallu construire avec tout ça.”. Pour autant, tous les Libanais étaient-ils forcés de prendre parti? Pas forcément : “pour ne pas faire partie de l’affrontement, j’ai choisi de me joindre à la croix rouge, qui, en principe, donnait à tout le monde, sans distinctions fondées sur la politique, la religion ou les origines. D’ailleurs, j’étais souvent remercié par des familles pour mon aide mais sans pour autant me souvenir d’elles. Tout devenait anonyme. Les gens se souvenaient de moi, mais, moi, je ne me souvenais plus d’eux, je faisais ça sans intérêt, juste pour aider”. 

Grandir dans la guerre, c’est aussi s’en échapper. Et pour quelqu’un ayant cherché l’asile en France, la fin de la guerre n’est devenue qu’un espoir lointain. “Je n’ai pas réalisé quand la guerre s’est terminée. Je suis parti en 1991, avant qu’elle ne soit réellement finie, il y avait toujours les rues barrées, les destructions et la peur. Je pense que je m’en suis rendu compte en 1993, quand je suis revenu au Liban pour la première fois. Les routes n’étaient plus barrées, les gens pouvaient se déplacer dans toutes les régions du pays à ce moment-là. Mais je n’ai pas vu la transition entre la fin des hostilités et l’installation de la paix”. 

 

Ce discours, vous l’entendrez de la bouche de millions de Libanais. Aujourd’hui, il y a plus de Libanais en dehors du Liban qu’au sein du pays … Pire, il y a plus de Libanais au Brésil à lui tout seul qu’au Liban.

Les Libanais sont partis, la diaspora s’est installée à travers le monde et avec elle s’est instaurée comme coutumière la hausse du prix des billets d’avion à destination du pays de la Knéfé en été. Car si le XVème arrondissement de Paris suffit à trouver son bonheur dans les restaurants, sandwicheries et épiceries libanaises, retourner au pays, c’est quand même mieux. Source de bonheur et de ressourcement pour les exilés mais surtout ressource financière pour l’État libanais qui comptait près de 10 milliards de dollars générés par le tourisme avant la crise covid de 2019. 

Si la covid-19 peut être tenue pour responsable des malheurs libanais actuels, il ne faut pas sauter dans le temps et ignorer les tensions à la frontière libanaise avec Israël qui ont empêché, accompagnée de la corruption au sein du gouvernement, le Liban de se développer.  Du conflit avec Israël en 2006 naît une nouvelle génération redoutant la guerre et incapable de percevoir son pays comme une force. 

Les jeunes libanais grandissent bercés par les discours de leurs aînés sur la guerre civile, la crainte des tensions avec Israël, la place de plus en plus importante qu’occupe le parti et l’armée chiite qu’est le Hezbollah* et la menace de la guerre civile syrienne ainsi que des djihadistes au Nord. Une nouvelle génération habituée, elle aussi, aux coupures de courant journalières. Parce que la souveraineté énergétique est un débat bien lointain au Liban, là bas, encore faudrait-il déjà avoir assez d’énergie pour fournir l’ensemble du pays. Pour l’électricité, pas grave, en ville les immeubles ont leurs propres générateurs qui fonctionnent au fuel. Alors tout va bien pour les citadins aisés et la bourgeoisie d’Achrafieh, jusqu’à la pénurie d’essence. De la pénurie, tout le monde en pâtit : les inégalités sociales s’accroissent, les réfugiés souffrent. L’ancien général Michel Aoun, avait pourtant promis de faire de son mandat présidentiel le début d’une nouvelle ère pour le Liban. Élan d’espoir symbolisé par le soutien de son neveu, Alain Aoun, qui vantait en 2016 les mérites : “d’un président fort” à “la santé de fer” et “la mémoire d’éléphant”, d’un homme “patient, têtu et persévérant”. Très beau discours d’amour familial et de respect au sein du clan politique aouniste, plus communément appelé Courant patriotique libre. 

Nous voilà en 2022, le mandat de Michel Aoun arrive à terme, symbolisant un énième échec de redressement du pays, et le Liban, alors même que le paquet de pâtes coûte plus de trente milles livres libanaises (soit près de vingt dollars), se trouve orphelin, l’Assemblée Nationale, à nouveau, incapable d’élir un nouveau président. 

Là s’arrête l’Histoire. Au delà de la Méditerranée, aux pieds des montagnes enneigées l’hiver et arides l’été, à deux pas du désert où grouillent serpents, scorpions et araignées, les jeunes se lèvent le matin désespérés à l’idée de se rendre, une énième fois, à l’école. Lieu où ils apprendront dès la primaire à parler non seulement l’arabe libanais, mais aussi le français et l’anglais. Car là où la guerre a fait rage pendant si longtemps, l’espoir est resté, la passion et la volonté de se donner pour réussir et peut-être, un jour, prendre son envol. 

Beaux sont les discours que je pourrais faire sur la beauté des libanais, mais la dure réalité n’est jamais à ignorer. Lointains sont les jours où la jeunesse libanaise se réunissait pour faire la fête sur la plage, dans la montagne, au ski; maintenant, seuls les “dollarisés” peuvent se permettre de s’amuser. Parce qu’au Liban, la situation économique est si grave qu’il a fallu inventer un terme pour qualifier les personnes percevant un salaire en dollars*. 

Alors peut-être faut-il espérer que plus jamais Nadine Labaki n’aura à réaliser de film comme Capharnaüm. Peut-être faut-il espérer que le successeur de Michel Aoun rendra justice à la beauté du Liban; qu’un beau matin où tout va bien, les jeunes se lèveront heureux d’aller à l’école pour, cette fois, projeter leur futur au sein du pays où ils grandissent. Peut-être même, que ces jeunes pourront partir un week-end avec leurs amis en prenant un train au bord de l’eau, les yeux remplis d’admiration face à la mer, la flore;  le vent de liberté à l’idée d’échapper, rien qu’un moment, à la réalité. Peut-être même, qu’un jour, Nancy Ajram résoudra ses problèmes de cœur, mais ça, on peut toujours rêver. 

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*Protectorat: typiquement l’incarnation de la figure parentale en politique. Un Etat puissant (la France) prend sous son aile un Etat faible (le Liban) pour le protéger, le gâter, prendre en main ses relations extérieures, sa sécurité ainsi qu’une partie de son administration. En somme, le nourrir sans jamais lui apprendre à faire à manger lui-même puis le virer du foyer familial à ses dix-huit ans. Politiquement parlant, l’Etat plus puissant assure la stabilité de l’Etat faible jusqu’à ce que ce dernier ne devienne indépendant. Liberté qu’il obtiendra sans pour autant avoir les clefs en mains pour prendre en charge sa propre réussite dans la cour des grands. 

*Accord de Taëf: signé le 22 octobre 1989 à Taëf en Arabie Saoudite, il est destiné à mettre fin à la guerre civile libanaise faisant rage depuis 1975. Négocié entre le Roi Hassan II du Maroc et le Roi Fahd d’Arabie Saoudite avec le soutien de la diplomatie américaine et les parlementaires Musulmans et Chrétiens libanais, il vise à rééquilibrer les pouvoirs. Retour bref sur le système confessionnel libanais: le Président doit être Chrétien maronite, le Premier Ministre Musulman sunnite, le Président du parlement Musulman Chiite, l’assemblée est divisée en “quota” selon les religions et communautés présentes au Liban. L’accord vise à limiter les pouvoirs du président Chrétien maronite, en en octroyant davantage au Premier Ministre, générant ainsi la baisse des tensions entre communautés religieuses. 

*Hezbollah: parti politique et armée idéologique islamiste chiite fondés en 1982 suite à la révolution islamiste iranienne, il a comme zones d’actions le Liban, l’Israël / Palestine, la Syrie, l’Irak et le Yémen. En français, “hezbollah” signifie “le parti de Dieu”. L’armée chiite est classée comme organisation terroriste depuis 2016 par le Conseil de coopération du Golfe. C’est le Hezbollah qui a mené la guerre de 2006 au Sud du Liban contre Israël, soutenu financièrement et militairement par l’Iran. La guerre de 33 jours de juillet 2006 est considérée comme une guerre par proxy entre le l’Iran et Israël. Il faut peser ses mots lorsqu’on parle de la seconde guerre du Liban: du côté européen le Hezbollah est considéré comme responsable de l’escalade des tensions suite à l’intrusion des forces armées sur le sol israëlien et le kidnapping de deux soldats. Du côté libanais, on tend à reconnaître le rôle du parti chiite dans la protection de la frontière sud libanaise, sans qui, les frappes israéliennes auraient probablement mené à une reconsidération du territoire libanais. L’ONU est d’ailleurs déployé à la frontière libano-israélienne pour proposer une alternative au “mode confrontationnel promu par le Hezbollah” affirme Daniel Meier. Situation justifiant la présence de casques bleus baignant au soleil sur les plages de Tyr, narguilé au bec, en bref, exerçant dans des conditions de travail de rêve. 

*Système monétaire libanais: très loin d’être économiste je m’abstiendrai d’expliquer la crise et la chute de la livre libanaise, cependant, il faut comprendre que certains pays, comme le Liban, fonctionnent avec deux monnaies. En l’occurrence, la livre libanaise et le dollar américain sont les deux monnaies d’usage au Liban. La majorité de la population perçoit un salaire en livres libanaises, lorsqu’une minorité, souvent les mieux lotis, touche le dollar en fin de mois. Cependant jusqu’à 2020, les monnaies pouvaient être converties à la banque: aujourd’hui le dollar manque, les libanais possédant des livres libanaises perdent en pouvoir d’achat et subissent en première ligne les symptômes de l’inflation. Posséder du dollar américain au Liban en 2022, équivaut, grossièrement, à être riche. Situation délirante qui mène aujourd’hui à observer des cas de prise d’otages dans des banques, lorsqu’un malheureux tente de retirer son argent afin de payer les soins hospitaliers de son père malade. 

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